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Jeanne Moreau
Plus qu’une star. Un monstre sacré du cinéma. Et comme tous les monstres, elle fascine et effraie. Et la voilà venant à nous, l’inoubliable Jeanne Moreau d’x Ascenseur pour l’échafaud », de « La Notte », du ((Journal d’une femme de chambre », de (<Jules et Jim ». Jeanne Moreau à la filmographie exemplaire : Malle, Antonioni, Losey, Demy, Welles, Bunuel, Fassbinder, Truffaut... Elle est là, humaine, magnifiquement humaine, drôle, caustique, grave, émouvante, passionnée, capricieuse, raisonnable. Et simple. Et généreuse, de son temps, de sa parole.
Un déjeuner à La Mamounia. Plus de trois heures dans une atmosphère détendue, joyeuse, pour faire un petit tour du monde, le cinéma américain, l’Irak, l’Europe... et l’heureux prétexte de notre rencontre, éQuinoxe. Un moment rare.
Medina. Vous avez milité pour que les ateliers de scénarios d’éQuinoxe se tiennent au Maroc ? Jeanne Moreau. Non, je n’ai pas eu à militer ! Je connaissais le challenge auquel s’exposait Noëlle Deschamps, la vice-présidente d’éQuinoxe. Déjà, l’année dernière, les ateliers devaient se tenir en Afrique du Nord. Je me suis souvenue du plaisir que j’avais eu d’être présidente du jury du Festival international de Marrakech. Je n’avais pas tellement participé aux festivités, nous avions beaucoup travaillé. Mes rapports avec André Azoulay, que je considère comme un homme exceptionnel, son goût pour la qualité, tout cela, en fait, m’a poussée à lui parler d’éQuinoxe. J’ai vécu Marrakech comme un lieu favorable à la réflexion, à la création. On peut aussi en faire un lieu de méditation. C’est une ville multiple, entre tourisme, divertissement, souk. Mais il se passe aussi des choses très importantes dans celle ville. Marrakech a tout un passé, tout un background, toute une culture. II en émane quelque chose. La démarche a donc intéressé André Azoulay qui a rencontré Noëlle Deschamps et éQuinoxe a pu ainsi se faire au Maroc. J’espère que cela va continuer parce qu’il y a deux ateliers par an. Je trouve que, symboliquement, cela serait important qu’il y ait une sorte d’oasis, si je puis dire, où éQuinoxe serait le lieu d’une autre culture, d’une autre rencontre, un point d’ancrage pour résonner ensuite dans les capitales européennes. Je pense aussi à Barcelone comme lieu d’ancrage, Barcelone où j’étais en tournage tout juste avant que la guerre d’Irak n’éclate. J’étais heureuse d’être parmi des gens qui avaient celle énergie pour dire « non ». Je me rappelle que j’étais en tournage, il n’y avait plus de lumière à partir de 18 heures. Les acteurs et tous les jeunes de l’équipe sortaient, manifestaient, brandissaient des banderoles. Tout cela m’avait comblée. Et quand les bombardements ont commencé, cela a été une déchirure... Toute action créatrice a une couleur. Cela me surprend même de le dire parce que cela me plaisait d’être en marge, une certaine réalité irrationnelle me convient bien mieux. Peut-être parce que je vis davantage avec les morts qu’avec les vivants. Comment suivez-vous les projets d’éQuinoxe ? Ces dernières années j’avais pris mes distances. Je travaillais beaucoup. Je n’avais pas le temps de lire les scénarios. Je dois aussi rendre un livre à mon éditeur qui s’impatiente et qui attend depuis quatorze ans ! Mais de cour, je suis toujours avec ceux d’éQuinoxe. Quand on connaît le cinéma, qu’on lit un scénario, qu’on a un CV, on sent à peu près les histoires qui vont attirer et celles qui auront du mai à le faire. li suffit parfois d’avoir une rencontre avec les gens qui y participent pour sentir les choses. Quelle est justement votre relation au scénario. Quand vous acceptez de tourner, est-ce plus une relation à l’auteur ? Au réalisateur ? C’est toujours une relation au réalisateur. J’ai travaillé avec des gens tellement exceptionnels. Vous pensez bien que je n’allais pas demander, par exemple, à Orson Welles de lire au préalable le scénario avant de tourner. D’abord, parce qu’il n’en a jamais écrit un en entier. Ensuite, vous me voyez en ham de lui dire : « Alors, c’est quoi l’histoire et quel rôle vous me donnez ? ». C’est le feeling. Il y a des gens à qui vous demandez le scénario et à d’autres non. Maintenant, quand je suis impliquée dans des projets, je suis parfois même au départ de l’idée, on me dit que c’est tel scénariste qui va être pris. Je donne mon point de vue, on discute... Je pense précisément au film que j’ai tourné avec Josée Dayan sur les seize dernières aimées de la vie de Marguerite Duras avec son jeune ami. II est bien évident que j’ai participé tout le temps. Sur le plateau, et comme je m’étais nourrie sans arrêt dans la préparation de ce que Duras avait écrit sachant qu’il est absolument interdit par ses héritiers d’employer et d’utiliser une phrase qu’elle ait écrite, je me souvenais aussi de choses qu’elle m’avait dites au cours de nos rencontres. Tout d’un coup, cela me venait pendant qu’on tournait. Je le disais alors à Josée Dayan et on refaisait les prises. Les années passant, c’est vrai que je me suis plus impliquée. Peut-être aussi parce que je suis à la naissance du projet... Quelle importance faut-II accorder au scénario ? C’est majeur. On dit qu’il faut de l’énergie, de la clarté, surprendre. Quelquefois, on échappe à toutes les règles. Parce qu’une vibration intérieure fait qu’on est obllgé d’aller dans un sens et pas dans un autre. C’est vrai que c’est l’intégrité qui compte, quelle que soit l’histoire que vous racontez. Si j ’incame un personnage fictif ou un personnage réel, je n’essaie pas de me déguiser, de changer, de mettre de grosses lunettes. Je ne l’ai pas tait pour interpréter Duras qui, du reste, est un vrai personnage de roman. Je suis allée la chercher à l’intérieur. Ce qui est aussi important, c’est de toucher les autres, c’est de corr]rnuniquer une émotion. II ne faut pas s’autocensurer. II ne faut pas non plus se dire « ça, non, les gens ne le comprendront pas ». Il y a une esthne absolue pour ceux qui vont vous écouter, vous regarder... En même temps, on ne doit pas avoir peur d’outrepasser ce qu’on appelle les limites du moi.
Quand vous entendez dire que le cinéma mondial est confronté un énorme problème économique, que répondez-vous ? Est-ce que le problème doit être réglé au détriment de la créativité, de l’imaginaire ? On vit dans un monde à la fois virtuel et matériel. II n’y a pas que l’argent. Quelquefois, le manque d’argent pousse à une invention, à une innovation. On te dit que tu ne peux pas avoir tel décor. Soit. Tu te débrouilles, tu fais quelque chose. II arrive que le très grand confort vous ankylose. Vous prenez du poids ! Des chefs-d’oeuvre ont été tournés en 17 jours parce que le budget ne pennettart pas un jour de plus de tournage. Avec la multiplicité des images, avec Internet, il n’y a pas que les chaînes satellites, le câble et la télévision. C’est pourquoi, d’ailleurs, j’accorde autant d’importance aux séries américaines. Je trouve qu’elles sont épatantes. Ce n’est pas de la télé réalité, c’est dix fois mieux ! Cela dit, je ne méprise pas télé réalité. Je suis atterrée, mais c’est bon d’être atterré parce qu’au moins on sait pourquoi et, du coup, on sait ce qu’on aime et ce qu’on n’aime pas. Vous savez, moi, j’ai tout vu. J’ai été élevée sous l’occupation. J’ai grandi à Montmartre, au milieu des putes, marché noir, des gens qui faisaient des choses épouvantables... J’ai choisi ce qui était propre. Cela ne veut pas dire que je ne suis pas prête à participer à quelque chose qui va jusqu’au fond. Par contre, je refuse tous les rôles qui donnent une image négative de la femme. J’ai refusé des rôles de femmes dépressives, alcooliques, méchantes, jalouses de leurs filles. Bref, tous les clichés classiques. Je le fais pour les femmes...
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