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AHMED TAZI

Avec « Le convoi du chien », « La rue du cuivre », et son prochain recueil à paraître « L’oiseau de Dieu », l’écrivain Ahmed Tazi construit une oeuvre dédiée au Maroc. Tout en évoquant des pans entiers de l’histoire du Royaume, il en dresse avec talent une chronique sociale.

L’éclectique collection « Ecritures arabes », aux éditions L’Harmattan, rassemble de nombreux auteurs du Maghreb, dont Ahmed Tazi. Dans « Le convoi du chien », l’écrivain nous entraîne à sa suite pour un voyage dans le passé. Fès, puis Casablanca, entre les années quarante et soixante. Sinistre souvenir de la privation, de l’épidémie de typhus, qui marqua particulièrement Marrakech, et la quarantaine qui suivit. Le père, Mehdi, l’oncle Arafa, leurs déboires, la mère, Zhor, qui aime tant les roses et leur parfum, la tante Radia... toute une vie de famille se déroule sous nos yeux, avec ses joies, ses heurs et malheurs. Au fil des ondulations de l’écriture, le lecteur est pris par la fameuse petite musique d’un écrivain qui sait si bien évoquer la nostalgie d’un temps révolu. Un ton certain et beaucoup de charme. Comment Ahmed Tazi -t­il pu recréer des événements d’une époque qu’il n’a pas connue ? « Je suis né à Fès, j’y ai vécu mon enfance... Je suis profondément enraciné dans cet environnement qui, au­delà de la mémoire et du souvenir, garde les gestes. C’est presque une sorte de vie à deux temps. D’un côté, le monde qui avance. De l’autre, à l’intérieur de la maison, c’est comme si les choses n’avaient pas tellement changé, même si, bien sûr, elles sont enveloppées dans le quotidien qui a beaucoup évolué ».

La rue du Cuivre : hommage aux artisans

Dans ce roman, le lecteur retrouve la médina de Fès durant les dernières années du protectorat. Tahar, le maître dinandier, voit l’irruption d’un monde nouveau qui métamorphose les artisans en ouvriers. Le métier perdr-t­il son âme ?

Il y a beaucoup de clichés sur les artisans, notamment dans cette période ancienne : on dit que c’est un véritable artiste qui peaufine son travail.., mais qu’il est fondamentalement paresseux. Dès qu’il a vendu sa babouche et sa théière, il dépense son argent et ne se remet à travailler que lorsqu’il ne lui reste den Au­delà de cette ambiguïté, il a un grand cour, un sens des valeurs qui n’a malheureusement plus pignon sur rue. L’artisan peut vivre avec très peu, mais il est grugé, en amont et en aval, par celui qui vend la matière première et par le commerçant. Ça ne le dérange pas d’être le dindon de la farce et il ne se révolte pas. Il n’est pas fataliste pour autant, il n’en veut pas aux autres. Certains, qui se sont reconvertis dans l’industrie, à Casablanca, sont devenus millionnaires, mais lui se contente de travailler à son rythme, sans haine. Le drame intervient quand l’artisan ne peut plus nourrir son petit monde, qu’il n’a pas d’autre alternative que de se faire ouvrier. C’est cette histoire que je raconte : un artisan qui veut sortir du lot crée une fabrique. Le métier l’amène à prendre de la hauteur. À un certain moment, il voit la mal­vie, il n’a plus la même poignée de main, le même regard. Il fuît dans l’amour. Travaillé par le remords, il va aimer une femme. Lorsqu’il meurt sur la route, dans un accident banal, il est devenu dangereux pour luimême, pour les autres... et pour moi !

Une peinture réaliste de la société

Humour, verve, satire, Ahmed Tazi ne ménage pas ses personnages, qui restent attachants, malgré et peut­être à cause de leurs défauts.,. e Je les aime bien Parfois, j’essaie de décrire certains types de comportements assez retors,
mais en fait, rapidement je suis envahi par le besoin de colorer par une touche de sympathie pour que ce ne soit pas noir à cent pour cent. Il y a même certains méchants qui sont finalement sympathiques, pourquoi pas ? Il y a toujours, chez chacun, quelque chose de positif, d’humain. Mehdi et Arafa sont inventés, mais il y a beaucoup de moi­même dans ces personnages, certains traits de mes parents, assez composites, il y a un fond commun réel, partagé et puis, sans que ce soient des stéréotypes, ils ne sont pas atypiques, ils sont assez courants. Des Arafa, on en connaît. Le rapport entre les frères est classique. Il arrive que l’aîné conduise le cadet dans la bonne voie, mais on décrit rarement le contraire ». Ahmed Tazi revendique l’expression de la vérité : « Il faut faire parler les gens avec sincérité, sinon ce n’est pas la peine d’écrire ! ». Malgré tout, selon lui e il faut parfois se limiter, car il y aura d’autres textes à venir pour exprimer des aspects différents de la réalité. Par exemple, dans " La Rue du Cuivre ’, la cérémonie des funérailles de Tahar me donne l’occasion d’écrire sur ce thème­là. C’est un théâtre très propice à une certaine mise en scène, à des comportements...

Le rôle des femmes

Ahmed Tazi brosse de magnifiques portraits de femmes, notamment Zhor, dans e Le convoi du chien ». Dans son oeuvre, l’influence des femmes au Maroc est notoire. « Je porte un double regard sur la femme. Au­delà de leur fragilité apparente, les femmes que j’ai côtoyées me donnent l’impression qu’elles gardent la tète froide. Elles ont plus de promptitude à s’émouvoir, à adopter des attitudes contraignantes, mais au fond, tout cela procède d’un jeu. Il y a plusieurs démarches dans la séduction ! En fait, ce n’est pas forcément affaire de larmes ou de charme : celle qui gagne est celle qui voit loin. Ainsi, tout ce qu’on ne perçoit pas dans l’apparence de Zhor, c’est sa belle­soeur Radia qui le manifeste, mais Zhor possède les deux aspects ! Le témoignage que lui rend Arafa quand elle meurt révèle que c’était la seule qui comptait pour lui, malgré les concubines. Elle disparue, pour lui plus rien ne vaut la peine. Le bon rôle semble dévolu à Zhor, mais en réalité il y a un partage. La mission des femmes est de rétablir l’équilibre, d’arranger les choses..,

L’amour des Lettres

Qu’est­ce qui a amené Ahmed Tazi à l’écriture ? e C’est une question d’amour ! Parfois, c’est une sorte de thérapie. Il y a des angoisses dont on ne sort épanoui que grâce à la lecture, à l’écriture. Cependant, on ne doit pas écrire pour souffrir, mais pour se faire plaisir ». Et cet amour de la lecture, d’où le tient­il ? e Des personnes de ma famille, des enseignants. Mon grand­père maternel était un poète. Son fils, mon oncle, ma transmis le virus de la lecture, il n’arrêtait pas de lire. Moi­même je lisais tout. J’avais envie, quand j’aimais un auteur, de le lire en entier. J’ai lu énormément en français, j’ai fait quelques lectures en anglais puis beaucoup en arabe. J’étais particulièrement impressionné par Naguib Mahfouz, le seul qui m’ait touché ». Qu’est­ce qui le séduit chez Mahfouz ? e C’est qu’il est totalement égyptien. On ne le peut pas plus que lui. Même s’il écrit d’une manière différente par rapport à la littérature arabe. À la manière d’un Norman Mailer ou d’un auteur américain. On ne retrouve pas cette démarche dans les autres textes arabes qui me semblent trop classiques, car ils manquent de proximité ou de réalité. La traduction de ses livres est impeccable. Chez Mahfouz, il y a beaucoup de naïveté, d’intuition et également un peu d’opportunisme

La magie de l’écriture

Comment s’élabore un roman ? e Au départ, cela se déroule comme on écrit. On prévoit le début, on a une idée de la fin. Puis on tombe dans le jeu des personnages. On croyait être maître du jeu, mais ils évoluent d’eux­mêmes. Cela me fas­cine, cette magie de l’écriture. À un certain moment, quand les personnages sont construits avec assez de personnalité, ils se dirigent seuls. Alors, ce qui est insolite, on ne connaît plus la fin, ni même les péripéties ». Et écrire en français au Maroc, est­ce si simple ? « Je pense que lorsqu’on est né, éduqué au Maroc, dans une culture, même bilingue, on est imprégné dès l’enfance par une façon de penser. J’ai rarement vu des familles où on ne parlait que français à la maison. Sincèrement je ne peux pas penser autrement qu’en arabe. Il y a donc une dualité entre la conception et l’expression. Certains concepts sont intraduisibles ». Comment considère­t­on l’écriture au Maroc ? « Je perçois hélas une très grande différence entre ma génération et les suivantes. Pour nous, la lecture était fondamentale... Aujourd’hui ce n’est pas rassurant, parce qu’il y a tellement de dispersion ! Il y a un réel problème pour les jeunes vis­à­vis de l’écriture et de la lecture ».

Concilier écriture et vie professionneLLe

Haut fonctionnaire de l’Etat Marocain, Ahmed Tazi poursuit une carrière au sein du ministère des Finances. Comment son activité d’écrivain est­elle perçue dans son cadre professionnel ? e Au départ, j’étais discret... J’avais envie de préserver pour moi ce jardin intérieur. Mais à un certain moment, quand les livres sont dans les librairies, que les journaux en parlent, cela devient public, on ne peut plus garder le secret... Par une démarche de courtoisie, j’ai offert mes livres publiés à quelques collègues. Ils les ont lus et ont bien voulu me témoigner leur approbation et leurs encouragements... ".

« L’oiseau de Dieu et autres nouveLLes »

Le dernier ouvrage d’Ahmed Tazi, à paraître chez Marsam, s’intitule e L’oiseau de Dieu et autres nouvelles s. Quels thèmes aborde­t­il ? « Ce sont sept textes très différents, rassemblés dans un recueil. Je ne traite pas un sujet en particulier, mais l’essentiel est la société marocaine. La nouvelle est une foi­me accessible au lectorat marocain. Maintenant, il est vrai que l’on peut étirer un bon sujet et en faire un roman... mais je n’aime pas diluer l’histoire. Je me dis que ce n’est pas la peine de faire quatre cents pages lorsqu’on peut en écrire cent ! Cependant, j’ai également un roman en projet...

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