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HAÏM ZAFRANI
Haïm Zafrani, enfant de MogadorEssaouira dirigeait à l’université Paris VIII le département de langue hébraïque et de civilisation juive. Également chargé, à l’Ecole des Hautes Etudes, en France, d’un séminaire sur le judaïsme en terre d’Islam, il a consacré une part importante de son oeuvre à la vie intellectuelle juive au Maroc. Edmond Amran El Maleh, qui l’a bien connu, lui rend ici un hommage émouvant.
Le 17 février 1980, dans les colonnes du Monde des livres, le supplément littéraire du journal Le Monde, nous signions Tahar Ben Jelloun et moi un article en hommage à Haim Zafrani sous le titre « Quand juifs et musulmans chantaient ensemble ». Il s’est agi pour nous de rendre compte de louwage de Haïm Zafrani e Littérature écrite et orale d’expression dialectale s. Le dernier volet de cette tétralogie consacrée à la vie intellectuelle juive au Maroc durant la période qui va du XVe au début du xx5 siècle. L’occasion nous était donnée de faire connaître de Haïm Zafrani son oeuvre déja importante par l’ampleur de ses significations, audelà des cercles étroits des spécialistes et de ses étudiants de Vincennes 1, parmi lesquels figuraient nombre de jeunes Marocains. Toutefois, il convient de préciser quand même que Haïm Zafrani occupait alors une position importante au sein de l’université française. Jouissant du privilège d’une double culture arabe et hébraïque, il dirigeait à l’université Paris VIII le département de langue hébraïque et de civilisation juive et, à l’Ecole des Hautes Etudes, il était chargé d’un séminaire sur le judaïsme en terre d’Islam. Notre souci commun à Tahar et à moi, en lui assurant l’accès à une tribune aussi prestigieuse que Le Monde des livres, à l’époque d’une portée internationale, était de répondre dans une certaine mesure à l’urgence d’une situation.
En un mot, et faute de pouvoir en dire plus, l’époque était déjà marquée par la montée de la puissance militaire et idéologique de l’Etat d’Israël, du sionisme après 1967 et bientôt l’invasion du Liban. Parmi les milieux intellectuels, juifs ou non, y compris à gauche, l’idéologie sioniste était en train de s’assurer une domination sans appel. Je voudrais apporter ici une précision importante. On ne voulait pas voir que l’entreprise sioniste pour la conquête sans partage de la Palestine passe à la fois par une politique de destruction de la réalité palestinienne territoriale et l’élimination de son peuple d’un côté, de l’autre c’est aussi et parallèlement le projet de détruire l’identité juive arabe, marocaine, et partout en Irak, en Syrie.
Détruire l’identité, la culture du judaïsme marocain de présence millénaire, l’un des éléments constitutifs de la nation marocaine, c’est annoncer en ces quelques lignes préliminaires que sera l’oeuvre fondamentale de Haïm Zafrani, riche d’un impressionnant ensemble d’ouvrages, d’articles et de contributions diverses. Même si, en raison de circonstances particulières, ses oeuvres ont été éditées et publiées en France, le centre de gravité de sa quête passionnée, patiente, imprégnée d’une lumière, d’une sensibilité marquée par ses origines, se situe ici, chez nous, en son pays, en sa ville natale, MogadorEssaouira. Rappelons brièvement les actes d’autorité qui consacrent le privilège de sa situation. Décoré par SM Hassan II, il allait être élu membre de l’Académie Royale. Puis, le 17 février dernier, il devait recevoir des mains de SM Mohammed VI une nouvelle décoration dans l’ordre du Ouissam Alaouite « Kafaa fikria », en même temps que Hussein Mioudi, Taleb Saddiki et moi même. Malheureusement, déjà gravement atteint, il ne put effectuer le déplacement pour assister à cette cérémonie. Il devait décéder quelques semaines après. Audelà de l’amitié qui nous lie depuis tant d’années, audelà de ce que serait un hommage attendu après sa disparition, je peux affirmer hautement que notre cher Haïm est une des plus grandes figures, non seulement du judaïsme marocain, si original dans son authenticité, mais aussi, indissolublement, de la culture marocaine en ce qu’elle a d’essentiel, à savoir sa participation aux valeurs fondamentales de l’humanité. Il faut souhaiter que des études soient envisagées pour permettre de promouvoir une pleine connaissance de ses oeuvres. Je pense qu’il est indispensable d’aborder ces études non pas en fonction d’un point de vue juif propre à ce judéocentrisme, source d’ambiguïté, mais en se situant au cour même de notre culture où l’œuvre de Maim Zaf rani acquiert l’authenticité de son itinéraire. Mais je ne voudrais pas, en écrivant ces lignes, m’en tenir à ces seuls mérites. J’aurais souhaité pouvoir évoquer l’homme vivant et qu’il reste même après sa mort. Et d’abord, la qualité de son enseignement qui, en dépit des apparences, est autre chose que l’exercice d’une pédagogie appropriée. C’est la transmission d’une parole de sagesse spirituelle. Je me souviens qu’évoquant ses souvenirs d’adolescence, il me parlait de ces moments où son grandpère l’initiait à la lecture du Zohar, le maître livre de la Kabale, autrement dit, la mystique juive. Lecture méditation d’un texte sacré, d’infini respect de l’Autre, exercice spirituel d’élévation de l’âme, d’éthique au fondement de l’être humain, à distance absolue de tout fanatisme. Parole de douceur, à l’exemple de cette pratique que Hamim évoque à propos de l’enseignement traditionnel. On tend à l’enfant une sorte de tablette, comme celle utilisée dans l’enseignement coranique, sur chaque lettre il repasse un doigt enrobé de miel, pour ne rien oublier, plaisir et mémoire associés, le goût de la lecture. La poésie est au centre de sa passion aussi bien, par exemple, quand il consacre des textes importants aux formes poétiques et littéraires qui ont marqué ce qu’il appelle l’âge d’or en Andalousie.
La poésie, encore une fois, dans son amour pour la musique andalouse classique, pour les grands chanteurs juifs marocains. Il faut rappeler qu’Essaouira a été un haut lieu de cette musique andalouse illustrée par des orchestres de grande réputation. On pourrait dire de lui, comme pour tant d’autres fils d’Essaouira, qu’il était ce qu’on appelle un dandy, au sens beaudelairien du terme, c’estàdire une élégance et une liberté d’esprit, une finesse subtile pour apprécier les choses de la vie.
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