Actualités

Et aussi

Accueil > Actualités > Cinéma >

PASOLINI, LE CINÉASTE SUITE

Le début de l’année soixante voit la blonde Laura Betti interpréter sur scène des chansons de Pasolini. Il écrit poésie, scénarios et nouvelles, entreprend une rubrique hebdomadaire dans la « Vie Nuove », qui rencontre un grand succès et envisage de tourner son premier film. En juillet, le gouvernement qui s’est maintenu au pouvoir avec les voix fascistes, impose une répression sévère, que Pasolini dénonce. Il riposte en écrivant « Accattone », qu’il tourne lui même en 1961, tout en trouvant le temps d’être acteur dans un film de Lizzani, « Il Gobbo ». Avec Moravia et Elsa Morante, il entreprend un grand voyage en Inde, où ils rencontreront Mère Teresa. En février, ils poursuivent par le Kenya. À Rome, la projection de « Accattone », interdit aux moins de dix huit ans, est perturbée par les manifestations agressives de jeunes néo fascistes. À Paris, l’accueil des intellectuels est triomphal. En 1962, il prévoit le tournage de « Mamma Roma » avec l’actrice Anna Magnani.
En janvier 1962, il part seul en Egypte, au Soudan, au Kenya, en Grèce. Il écrit : « Peu à peu cet attachement est devenu idéologie et j’en suis venu à voyager fréquemment et à aimer les pays du Tiers Monde, d’un amour de terrien irréductible. J’ai voyagé en Inde, dans les pays africains, au Maroc, en Syrie, en Turquie... C’est une réaction plus sentimentale qu’idéologique. Je déteste tout ce qui relève de la « consommation », je l’abhorre dans le sens physique du terme ». Il dénonce : « Le monde s’achemine sur une voie horrible : le néocapitalisme éclairé et social démocratique, en réa lité plus dur et plus féroce que jamais ». Présenté au XXIlle Festival du Cinéma de Venise « Mamma Roma » est poursuivi pour « contenu obscène », mais l’affaire est classée. Alors que Pasolini participe à un congrès à la Citadelle chrétienne d’Assise, il découvre l’Evangile selon Saint Mathieu. Bouleversé, il veut l’adapter au cinéma. En attendant, il tourne « La ricotta » sur la Passion du Christ, un court métrage dans lequel il obtient qu’Orson Welles intervienne comme acteur. Le jour de sa sortie, le film est saisi pour « outrage à la religion d’Etat » alors que même le Vatican ne s’y est pas opposé. Condamné, Pasolini voyage à nouveau en Afrique, sur laquelle il veut réaliser un film, mais les banques lui refusent désormais tout financement. Pourtant, soutenu par la Citadelle d’Assise et plusieurs religieux, il pourra mener à bien son projet sur lEvangile. Déçu par son voyage en Israel où il comptait tourner sur les lieux mêmes de la vie du Christ, il décide de filmer en 1963 dans les campagnes italiennes. Intensément mystique, poétique, « L’évangile selon Saint Mathieu », obtient le prix spécial du Jury du Festival de Venise, ainsi que le prix de l’Office catholique international du cinéma.
En mars 1965, il parcourt le Maroc : « En ce qui concerne le Maroc, j’ai dû lentement renoncer à toute une série d’idées que je m’étais faites sur sa présence dans le « Tiers Monde ». Je savais, bien sûr, que le Maroc n’était pas le pays typique du « scandaleux rapport dialectique que le TiersMonde instaure avec le monde industrialisé, néo capitaliste ou marxiste » : toutefois, certains points que je prenais pour des constantes de ce rapport, j’étais convaincu de les trouver et de les vérifier dans mon voyage marocain. J’ai été non pas déçu, non, mais troublé. Aucun de ces points ne se trouve dans la conscience des Marocains. Ils s’y trouvent bien sûr, mais ensevelis dans la réalité brute : pragmatiques, inconscients... ».
Un rapport dont il fait le thème de son prochain film, « Uccellacci e uccellini ». Il publie « All aux yeux bleus », un recueil de proses et à la fin de l’année, retourne en Afrique du Nord. À Moravia et à Roland Barthes, il confie qu’il aime le Maroc, où il envisage d’acheter une maison.
En mai 1965 « Uccellacci et uccellini » est salué au Festival de Cannes et Pasolini entreprend des voyages au Canada et en Amérique du Nord afin de présenter ses films. Il travaille à plusieurs pièces et synopsis. En octobre, il fait les repérages pour les décors naturels d’< OEdipe roi », inspiré de la tragédie de Sophocle : « Un OEdipe à tourner au sud du Maroc (dans une architecture archaïque et merveilleuse, sans poteau électrique et donc sans tous les ennuis que le tournage de l’ Evangile » en Italie avait rencontrés). Certains roses et certains verts superbes : des Berbères presque blancs, mais « étrangers », éloignés, comme devait l’être le mythe d’OEdipe pour les Grecs : non pas contemporain, mais fantasmatique... ». « J’ai choisi le Maroc pour « OEdipe », parce qu’il n’y a là bas que peu de couleurs ocre, rose, brun, vert, le bleu du ciel, cinq ou six couleurs seulement pour impressionner la pellicule ». En avril 1967, il est de retour au Maroc, dans la région de Ouarzazate, pour le tournage d’< OEdipe roi » dans lequel Silvana Mangano interprétera Jocaste. Le succès sera retentissant, surtout en France et au Japon.
En 1968 sort son roman « Théorème », dont il fait un film avec encore Silvana Mangano. Fin juin, afin de protester, il se retire du prix Strega, où « Théorème » figure pourtant en seconde position : Maintenant, l’industrie du livre tend à faire du livre un produit comme un autre, de pure consommation ». Présenté au Festival de Venise, « Théorème » alimente la polémique. Si Laura Betti remporte la coupe Volpi de la meilleure actrice et le film obtient le prix de l’Office catholique international du cinéma, il est aussitôt saisi pour obscénité. Jean Renoir commente : « Ce qui scandalise, ce n’est pas l’obscénité, totalement absente. Le scandale, c’est plutôt la sincérité ». En novembre, <c Orgie », la pièce de Pasolini, est mal accueillie à Turin et clôt son expérience théâtrale.
Il voyage en Afrique, tourne en Italie « Porcherie » puis « Médée », d’après la tragédie d’Euripide, Médée que Pasolini en écrivant a vu sous les traits de Maria Callas, La diva accepte de l’incarner et une amitié profonde naît entre eux. Il lui écrit des poèmes, la retrouve en Grèce, voyage avec elle à Paris. Fin 1968, elle l’accompagne dans son périple africain, puis en mars 1969, en Argentine au Festival de Cinéma de Mar del Plata. Il tourne le Décaînéron > d’après Boccace, dans lequel il interprète lui même le rôle de Ciotto. Son activité de militant de gauche est sanctionnée par plusieurs poursuites pour « désobéissance aux lois de l’Etat » et « incitation à la délinquance ». 1971 voit l’écriture d’un scénario inspiré par les « Contes de Canterbury », de Chaucer. En juin 1973, le Décaméron » reçoit le second prix au Festival de Berlin et remporte un succès international malgré quatre vingts plaintes pour obscénité. 11 rassemble ses poésies en un seul livre, songe à tourner les « Mille et Une Nuits », pour lequel il a fait en 1972 des repérages en Egypte, au Yémen, en Inde et en Erythrée. Près de Rome, il fait construire sa maison au cour de ruines antiques. Il s’y retire pour écrire. Le film commence à Ispahan en avril puis se poursuit au Yémen.
En 1974, Pasolini publie un recueil d’articles, « Écrits corsaires », puis consacre le mois de juin à un voyage au Maroc. À son retour, il adapte pour le cinéma le roman de Sade, « Les cent vingt journées de Sodome » : ce sera « Salo ». Il rejette le monde tel qu’il est devenu, à quelques proches il confie que sa vie « ne l’intéresse plus ». Dans la nuit du 11, novembre, il est tué par un jeune délinquant. Crime crapuleux, assassinat commandité par ses ennemis politiques ? Nul ne le saurajamais. Aujourd’hui, si ses films ne scandalisent plus, ses propos sur le devenir du monde industrialisé ont pris avec la mondialisation des allures de prophétie. À Casablanca, rue Taha Houcine, un café porte son nom.

Dans la même rubrique