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Tahar Ben JeRoun etTanger, un lien indefectible
J’aime Tanger tôt le matin, ’es rues sont encore vides et il y a peu (le gens. On voit vrai ment la ville. Dans la journée, dans le centre, elle disparaît sous la foule. Le « Café de Paris’> est le lieu historique du Tanger moderne. C’est un point central. Il est situé à cent mètres du Minzah, un autre lieu historique, en face du consulat de France avec, un peu plus loin, la galerie Delacroix et, de l’autre côté, la Librairie des Colonnes. C’est un café où se retrouvaient tous les visiteurs de Tanger, d’Amérique et d’Europe. Je passais devant tous les matins pour aller au lycée Regnault. Plus tard, j’ai pris ici le café avec des gens extraordinaires comme Roland Harthes, Juan Goytisolo et Jean Genet plusieurs fois. J’y ai rencontré souvent Mohamed Choukri et d’autres personnes pas connues qui étaient mes amis. C’est aussi un lieu d’observation. Quand je suis devenu écrivain, j’y venais aussi pour observer les gens, pas forcément ceux qui étaient à l’intérieur du café mais ceux qui passaient. Il n’y a pas longtemps, j’étais avec une journaliste américaine. On s’est amusé pendant une dizaine de minutes à compter les femmes qui portaient le voile et celles qui ne le portaient pas. Ce jourlà, la majorité ne le portait pas. Mais nous étions encore en été. Cela peut donner une certaine idée de la population de la ville. La Place de France est un véritable lieu de distribution des directions.. Une partie de la population passe par là pour aller vers le Socco et une autre vers les grandes artères de la ville.
D’autres s’arrêtent sur la petite esplanade avec ses canons pointés vers la mer. Avant, il y avait un petit murer. On l’appelait « le muret des fainéants ». On a d’ici une des plus belles vues de Tanger sur le port.
La Corniche L’entrée du port et la corniche ont été assainis récemment. Tous les baraquements ont été enfin détruits. La corniche redevient peu à peu ce qu’elle était. La vue y est dégagée. Je passais tous mes étés sur cette plage. Dans mon enfance, elle était encore propre. Le train passait par là. 11 y avait une gare qui est aujourd’hui un poste de gendarmerie. Dans les années soixantedix, on a commencé à construire des immeubles. C’est d’ailleurs dans l’un d’eux, l’hôtel Rif, qu’a eu lieu le colloque sur l’immigration auquel je viens de participer. Une des particularités de Tanger, c’est qu’on y voit la mer de partout. On se promène dans la ville et on la voit qui apparaît. Quand j’y suis arrivé, à l’âge de dix ans, la première chose qui m’a d’abord impressionné, c’était la découverte de la nier. Je venais de Fès. J’avais déjà vu la mer à Casablanca, mais j’en gardais un souvenir bizarre. Elle apparaissait dans le brouillard. Nous sommes arrivés le matin à Tanger. La mer était d’un bleu magnifique. La seule chose qui était dure à vivre, à Tanger, c’était la violence du vent d’est. Il existe toujours aujourd’hui, mais je le vis différemment. Ça me mettait dans une telle nervosité. Ce vent agit sur les nerfs des gens. C’est un vent violent, dérangeant et qui donne des migraines.
La salon de thé « Porte »
C’était un salon à l’anglaise. Les Tangérois venaient y prendre leur thé à cinq heures avec des pâtisseries françaises. Tanger était une ville internationale. Il y avait un cosmopolitisme extraordinaire. Je découvrais les étrangers et la multiplicité des langues. Ça changeait beaucoup de la ville de Fès traditionnelle qui n’avait pas bougé depuis le IXe siècle. Ici, on sentait la proximité de l’Espagne. La monnaie, c’était les pesetas. Les Espagnols étaient là en force, avec les Français, les Italiens, les Anglais et la communauté américaine. Il y avait les vitrines, les cafés.., tout ce qu’il n’y avait pas à Fès. « Porte » appartenait à la famille du même nom. Ils ont tout perdu. Ça a été revendu. C’est ici que j’ai traduit « Le Pain Nu ». Choukri et moi venions tous les matins. Time donnait les feuilles et je traduisais.
Le Lycée Regnault
J’aimais aller à l’école. J’avais envie d’apprendre. Avant le lycée, j’étais dans une école qui s’appelait « Détroit », à la Kasbah. Aujourd’hui, la bâtisse appartient à l’Association « Dama », pas loin de la villa d’Yves SaintLaurent. A l’époque, nous avions un directeur breton, raciste, qui n’aimait pas les Marocains. Mais ce qui a marqué mon adolescence et ma scolarité, c’est une professeur de philo. Elle était exceptionnelle et elle m’a initié à la philosophie. C’est grâce à elle que j’ai choisi de faire des études de philosophie. Elle faisait partie de ces femmes militantes avec des idées fortes. Elle était de gauche. En 1962, elle était pour l’Algérie indépendante et critiquait la politique française. Elle était combattue par les familles françaises de Tanger. Elle est morte jeune, pas même 40 ans, d’une hémorragie cérébrale. Après le bac, je suis parti étudier la philosophie à Rabat. J’ai enseigné quelques années à Tétouan et à Casablanca. Je suis parti à Paris en 1971 pour y faire un doctorat en psychologie.
Le cinéma « Alcazar »
Tanger, pour moi, c’était la découverte du cinéma. Il y avait beaucoup de salles, l’Alcazar, où j’allais souvent, le Roxy, le Capitol, le Rif... Certains cinémas changeaient de film tous les jours. J’y ai vu les grands westerns, les grands classiques américains, anglais. Le cinéma français, je le découvrais à la cinémathèque et à l’institut culturel français. Ce qu’il faut rappeler, c’est cette vie culturelle qui existait à Tanger. La ville faisait partie de la programmation des artistes venant essentiellement de France. On avait des concerts, des représentations théâtrales. Cela a continué un temps après l’Indépendance qui était un moment extraordinaire. Je me souviens de l’arrivée de Mohammed V de son exil. Les changements se sont faits peu à peu. À Tanger, il n’y a pas eu de départ La rueàtonger. massif. Je n’ai aucun souvenir douloureux lié à Tan animée, colorée, ger. Plus tard, les choses deviendront plus difficiles, vivante... Mais enfant et adolescent, je voyais les choses autrement. Pour revenir au cinéma, Tanger n’a pas de chance avec le cinéma. Des films y ont été tournés, mais très peu ont su montrer Tanger. Peutêtre quelques scènes du film de Bertolucci, « Un Thé au Sahara ». Le film « Loin », de Téchiné, montre surtout le port de Tanger. Nous n’avons pas encore vu un film où Tanger a été un des personnages principaux du film.
Le Café Hafa
C’est le lieu mythique. Le propriétaire a eu l’intelligence et la fermeté nécessaires pour ne pas changer le café. Il était modeste et ne s’est pas laissé tenter par l’argent. C’est un homme du peuple qui a fait quelque chose dc merveilleux et d’unique. Il s’est un peu agrandi au fil du temps. J’ai révisé mon bac ici. Et c’est là que j’ai commencé mon dernier roman, « Partir « . Beaucoup de lieux dc Tanger figurent dans mes romans, mais transformés par l’imaginaire. C’est un lieu d’authenticité et de paix. On n’y vient pas frimer. Il n’y a pas eu de surexploitation du lieu. Il est fréquenté par toutes les couches sociales. J’habitais à deux cents mètres de là. Entre l’école et le Café Hafa. C’était mon quartier. Du Café Hafa, on vient voir la côte espagnole. Par beau temps, de Tanger, on peut voir même Tarifa. On s’installe pour regarder de l’autre côté, les Espagnols n’en font pas autant. Il y a chez l’Espagnol ordinaire un fond de racisme antimaure. Les Marocains sont « Los Moros », pour qui ils ne nourrissent pas une véritable sympathie. Mais il y a aussi des Espagnols qui viennent découvrir le Maroc. Un écrivain comme Goytisolo a même écrit un roman à partir de Tanger.
J’aime revenir à Tanger. C’est le point de retour absolu, le point essentiel de ma vie. La qualité de vie y est meilleure. Tanger se porte candidate pour l’exposition universelle de 2012. Si le Maroc arrive à décrocher ce projet, ce serait bien pour Tanger et pour le pays toot entier.
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